Entre la mi-2007 et l'automne 2008, le solde des banques de la zone euro qui durcissaient leurs critères de prêt aux entreprises (part de celles qui durcissent, moins part de celles qui assouplissent) est passé de −3% à 65%. Un credit crunch coupe le financement d'emprunteurs dont la situation n'a pas changé.
Un dossier accepté six mois plus tôt est refusé, à revenus identiques et pour le même projet. La banque n'a pas relevé son taux : elle a cessé de prêter. Des milliers d'entreprises et de ménages l'ont vécu à l'automne 2008. Le credit crunch désigne cette contraction brutale de l'offre de crédit, sans lien avec la demande ni avec la qualité des emprunteurs. Pour le crédit professionnel comme pour le prêt immobilier, le crédit ne devient pas plus cher : il devient inaccessible.
La distinction a des conséquences pratiques. En période de taux élevés, un dossier solide reste finançable, à un coût plus élevé. Pendant un credit crunch, il ne l'est plus, et les marges de manœuvre de l'emprunteur se jouent avant la coupe.
Qu'est-ce qu'un credit crunch ?
Un credit crunch n'est ni une hausse des taux, ni un simple ralentissement du crédit : c'est une baisse brutale des volumes prêtés, imposée par la situation financière des banques elles-mêmes.
Un crédit limité en volume plutôt qu'en prix
Dans un marché qui fonctionne, le crédit se raréfie par le prix. La banque relève ses taux, les projets les moins rentables disparaissent, les autres se financent. Dans un credit crunch, l'offre de prêts se raréfie sans forte hausse des taux réels, c'est-à-dire des taux corrigés de l'inflation : des emprunteurs dont le risque n'a pas changé, et qui obtenaient des prêts auparavant, n'en trouvent plus. Les banques limitent les volumes accordés, ce que les économistes appellent un rationnement par les quantités.
Ce rationnement prend quatre formes, souvent cumulées :
- le refus pur et simple, y compris pour des dossiers solides ;
- des montants réduits par rapport à la demande ;
- des garanties renforcées : caution, hypothèque ou nantissement (mise en gage d'un placement au profit de la banque) supplémentaires ;
- le non-renouvellement de lignes existantes, en tête les facilités de caisse (découverts autorisés de court terme) et les crédits renouvelables, dits revolving.
Dans tous les cas, la décision ne dépend plus de l'emprunteur. Elle dépend du bilan de la banque, c'est-à-dire de sa propre situation financière.
Credit crunch et resserrement du crédit : quelle différence ?
Un resserrement du crédit est délibéré et anticipé. La banque centrale relève ses taux directeurs (les taux auxquels elle prête aux banques), les régulateurs imposent des règles, comme le taux d'endettement plafonné à 35% en France, et la demande recule parce que le crédit coûte plus cher. Le volume baisse, mais un dossier conforme trouve preneur, à un prix plus élevé.
Le credit crunch est une rupture d'offre. Il survient en quelques semaines, touche toutes les banques en même temps et ne tient aucun compte de la solidité des emprunteurs. La période 2022-2023 en France relève du resserrement, malgré la hausse rapide des taux et les blocages liés au taux d'usure (taux maximal légal auquel une banque peut prêter). La production de crédit à l'habitat a chuté de 41% en 2023, mais les dossiers respectant les normes ont continué d'être financés. La part de prêts accordés hors des critères du Haut Conseil de stabilité financière (35% d'endettement et 25 ans de durée au maximum) est restée à 15.4% fin 2023, sous la marge autorisée de 20%. Un credit crunch aurait aussi refusé les dossiers conformes.
Comment se déclenche un credit crunch ?
Les pertes réduisent les fonds propres des banques
Une banque prête un multiple de ses fonds propres (le capital apporté par ses actionnaires et les bénéfices mis en réserve), dans la limite de ratios réglementaires qui fixent un minimum de fonds propres par euro prêté. Lorsqu'elle subit des pertes sur ses créances ou sur ses placements, ses fonds propres diminuent et le ratio se rapproche du seuil autorisé. Pour le restaurer, elle n'a que deux options : lever du capital, difficile en pleine crise, ou réduire ses encours, c'est-à-dire le total des crédits qu'elle porte. Elle coupe donc le crédit.
Cette coupe n'est pas progressive. À l'approche du seuil réglementaire, la banque ne peut plus ajuster à la marge : elle doit réduire fortement et vite. Fin 2008, le ratio de fonds propres de base des banques de la zone euro, dit Tier 1, s'établissait autour de 8.4%, ce qui laissait peu de place pour absorber de nouvelles pertes dans les établissements les plus exposés.
Les banques cessent de se prêter entre elles
Les banques se refinancent chaque jour sur le marché interbancaire, où elles se prêtent des liquidités entre elles, souvent pour une seule nuit. En temps normal, ce financement est peu coûteux et abondant. En crise, chaque établissement doute de la solvabilité des autres et conserve ses liquidités. Le refinancement quotidien se bloque, et même les banques saines doivent réduire leurs prêts, faute de pouvoir se financer elles-mêmes.
En octobre 2008, l'écart entre le taux interbancaire à trois mois et le taux au jour le jour, normalement de quelques points de base (un point de base vaut 0.01 point de pourcentage), a atteint 129 points de base, un record depuis la création de la zone euro. Aux États-Unis, l'écart entre le taux des bons du Trésor et le taux interbancaire en dollars, appelé TED spread, mesure la défiance entre banques : il est passé de 1.36 à 4.58 points entre le 12 septembre et le 10 octobre 2008.
Le crédit se ferme en quelques semaines et se rouvre en plusieurs années. Depuis 2003, le solde des banques de la zone euro assouplissant leurs critères n'a jamais dépassé 16%, contre 65% en durcissement à l'automne 2008.
Des refus qui s'auto-entretiennent et gagnent l'économie réelle
Toutes les banques lisent les mêmes signaux au même moment. Chacune anticipe que les autres vont couper, et coupe la première pour ne pas rester seule exposée. Le phénomène s'auto-entretient : la crainte d'un resserrement général suffit à le provoquer.
L'économie réelle aggrave ensuite le mouvement. Les entreprises privées de crédit réduisent leurs investissements et leurs commandes. Les défaillances augmentent, ce qui dégrade à nouveau les bilans bancaires et provoque une nouvelle coupe. Les clauses des contrats de prêt accélèrent la chute. Un covenant impose à l'emprunteur de respecter certains ratios financiers, par exemple un plafond de dette rapporté à l'excédent brut d'exploitation (le résultat tiré de l'activité avant amortissements, frais financiers et impôts) ; son franchissement rend le prêt remboursable immédiatement. Les ventes forcées qui suivent font baisser le prix des actifs, donc la valeur des garanties. L'économiste Irving Fisher a décrit ce cercle en 1933 sous le nom de déflation par la dette : la baisse des prix alourdit le poids réel des dettes, ce qui entraîne de nouvelles ventes.
La crise de 2008 : le credit crunch en chiffres
La crise des subprimes, née des crédits immobiliers américains accordés à des ménages peu solvables, est l'épisode le mieux documenté, trimestre par trimestre, par les enquêtes de la Banque centrale européenne (BCE).
De la faillite de Lehman Brothers au blocage du crédit
La faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, transforme une crise de pertes immobilières américaines en blocage du marché interbancaire mondial. En quelques semaines, les banques cessent de se prêter entre elles et de financer les entreprises. La menace pèse d'abord sur les petites et moyennes entreprises (PME), dont les financements de court terme ne sont pas renouvelés.
L'enquête de la BCE sur la distribution du crédit bancaire, le Bank Lending Survey, mesure l'ampleur du retournement. Le solde des banques durcissant leurs critères pour les entreprises, encore négatif à la mi-2007, atteint 65% au troisième trimestre 2008, contre 43% le trimestre précédent. Pour le crédit à l'habitat, il passe de 36% à plus de 40% au tournant de 2009. Le crédit aux sociétés non financières (les entreprises, hors banques et assurances), qui progressait encore de 15% sur un an en avril 2008, recule de 2.7% en janvier 2010.
Les emprunteurs les plus touchés : PME, acquéreurs immobiliers et dette courte
Le choc ne frappe pas tous les emprunteurs de la même façon. Au premier semestre 2009, selon l'enquête sur l'accès des entreprises au financement (SAFE) de la BCE, 60% des PME de la zone euro ayant demandé un prêt l'ont obtenu en totalité, contre 72% des grandes entreprises. Au second semestre, la part des PME tombe à 56% et les refus montent à 18%. Sur l'année, les nouveaux crédits d'un million d'euros au plus, un indicateur des prêts aux PME, ont reculé de 13%, contre 10% pour les montants supérieurs.
Trois profils absorbent l'essentiel du choc :
- les entreprises dépendantes du court terme (découverts autorisés, crédits renouvelables, titres de dette à moins d'un an), dont les financements ne sont pas renouvelés ;
- les ménages en cours d'acquisition immobilière, dont l'accord de principe n'est pas transformé en offre de prêt ;
- les emprunteurs à dette courte en général, contraints de refinancer leur dette au pire moment.
À l'inverse, les entreprises et les ménages disposant de crédits longs ou de trésorerie traversent l'épisode presque indemnes. L'effet sur l'emploi arrive en dernier et dure le plus longtemps : la zone euro a perdu 4.3 millions de postes sur neuf trimestres consécutifs, du premier trimestre 2008 au deuxième trimestre 2010. Le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro a reculé de 4.5% en 2009 selon les séries actuelles d'Eurostat, alors que la BCE projetait encore, en septembre 2008, une croissance comprise entre 0.6% et 1.8%. Le financement des entreprises a mis plusieurs années à retrouver son niveau d'avant-crise.
Les mesures des États et des banques centrales pour relancer le crédit
À l'automne 2008, les plans de soutien des États-Unis, du Japon et de l'Europe ont reposé sur trois mesures : des prêts élargis des banques centrales aux banques (facilités de refinancement), des garanties publiques sur les nouveaux prêts entre banques, et la recapitalisation des banques par des prises de participation de l'État. S'y sont ajoutées des baisses rapides des taux directeurs, puis des achats massifs d'obligations par les banques centrales pour faire baisser les taux de marché.
Le même mécanisme a servi en 2020. Face au risque de blocage du crédit aux entreprises pendant les confinements, l'État a garanti les banques via le prêt garanti par l'État : les pertes éventuelles ne pesaient plus sur leurs fonds propres. Les règles adoptées après 2008 ont aussi relevé les exigences de fonds propres. Le ratio de fonds propres durs (CET1, le capital et les réserves rapportés aux actifs pondérés par leur risque) des banques supervisées par la BCE atteignait 16.0% au deuxième trimestre 2026. Le Tier 1 de 2008 et le CET1 ne se calculent pas exactement de la même façon, mais l'écart montre que les banques peuvent aujourd'hui absorber des pertes nettement plus lourdes.
Ce qu'un credit crunch change pour un emprunteur
Les signaux qui annoncent un credit crunch
Un credit crunch se voit d'abord dans les difficultés de financement des banques, avant d'apparaître dans les refus. L'indicateur le plus précoce reste l'écart entre le taux interbancaire à trois mois et le taux au jour le jour, qui est aujourd'hui l'€STR (euro short-term rate), publié chaque jour par la BCE. Viennent ensuite les enquêtes trimestrielles de la BCE et de la Banque de France sur les conditions d'octroi, puis la production mensuelle de crédit à l'habitat et aux entreprises publiée par la Banque de France.
En agence, trois signes doivent alerter : des garanties supplémentaires demandées sur des dossiers ordinaires, des délais de réponse qui s'allongent, et des accords de principe qui ne se transforment pas en offres. Le baromètre de la Banque de France sur le surendettement complète la lecture, car la hausse des défaillances des ménages précède souvent la coupe du crédit neuf.
Les réponses possibles à un refus de prêt
En période de credit crunch, un refus reflète la situation de la banque plus que la qualité du dossier. Chaque établissement a ses propres contraintes de bilan.
Puisque la coupe dépend du bilan de chaque banque, multiplier les établissements sollicités redevient décisif : une banque régionale peu exposée aux actifs en perte continue parfois de prêter quand les grands réseaux ferment. Le courtier sert alors à savoir, à un instant donné, qui prête encore, à quelles conditions et sur quels profils.
Trois leviers restent entre les mains de l'emprunteur :
- l'apport et la trésorerie, qui réduisent le montant à prêter, donc les fonds propres que la banque doit immobiliser, et placent le dossier en tête des demandes ;
- la durée du financement, car un prêt long signé avant la crise court jusqu'à son terme, alors qu'une ligne courte doit être renouvelée au pire moment ;
- l'anticipation des échéances, en engageant le renouvellement d'une ligne six mois avant son terme, pas six semaines.
Pour les ménages, la part dérogatoire, soit les 20% de crédits immobiliers que les banques peuvent accorder chaque trimestre hors des normes du Haut Conseil de stabilité financière, se réduit en premier. Un dossier limite doit donc être déposé avant la tension, pas pendant. Enfin, une entreprise qui essuie un refus de prêt ou le retrait d'un découvert peut saisir la médiation du crédit, dispositif public gratuit créé fin 2008, en pleine crise.
Entreprises : les précautions de trésorerie avant une crise du crédit
Les entreprises qui ont traversé 2008 sans dommage partageaient trois caractéristiques. Elles disposaient de lignes de crédit confirmées, pour lesquelles la banque s'engage à fournir les fonds pendant une durée fixée, et non de facilités révocables à tout moment. Elles étaient multibancarisées, c'est-à-dire financées par plusieurs banques, ce qui évitait de dépendre de la contrainte d'un seul bilan. Enfin, elles surveillaient leurs covenants avec une marge suffisante pour qu'un trimestre difficile n'impose pas le remboursement anticipé de la dette.
À ces trois règles s'ajoute une trésorerie de précaution couvrant plusieurs mois de charges fixes. Elle rapporte peu en période calme, mais permet de tenir lorsque le marché du crédit reste fermé plusieurs trimestres.
Questions fréquentes sur le credit crunch
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